et Naturalistes ...

Massacre des otaries en Namibie par Yves Thonnérieux

 

 

Textes et Photos
Copyright Y.Thonnérieux
 
 
 
 
 

Le massacre des bébés phoques sur la banquise canadienne a son pendant en Afrique :en Namibie, on tue massivement les otaries dans des conditions indignes.
Voici la narration de ce qui fut sans doute l'un des plus insoutenables spectacles de ma carrière de photographe naturaliste.
J'insère ici une photo de deux otaries à fourrure d'Afrique australe : on dirait qu'elles pleurent sur leur sort (en fait, c'est un excès de sel qui s'évacue de la sorte). Les âmes sensibles peuvent s'arrêter là et quitter ce fil car il montre les pires démons qui gangrènent l'espèce humaine.




Le spectacle est insoutenable et rappelle les images sanglantes d’un génocide inter-ethnique qui a eu pour cadre l’Afrique des Grands Lacs il y a 13 ans : une vingtaine de gaillards officient, lames au poing, taillant méthodiquement dans les chairs d’un geste sûr. A leurs pieds, des monceaux de cadavres alignés, aux formes infiniment humaines, palpitent encore.



Un cœur arraché de sa cavité thoracique est jeté en vrac à une dizaine de mètres : il bat encore ! L’organe sanguinolent qui gît sur le sable s’agite en vain rythmiquement jusqu’à l’extinction finale.



Portée par le vent marin, l’odeur âcre des corps qu’on éviscère prend à la gorge et fait défaillir : on se force à respirer par la bouche… A une cinquantaine de mètres, des rigoles de sang frais rougissent la mer.



« Welcome in Cape Cross Seal Reserve » clame le panneau sur la piste en surplomb !...
Car tout circuit touristique en Namibie passe par la réserve d’otaries du Cap Cross, située au sud de la célèbre Côte des Squelettes. Au bout d’un chemin chaotique, un muret de trois pieds sépare le visiteur de l’intimité rapprochée des mammifères marins : alanguies sur le sable, dressées sur les rochers ou ballottées par le ressac, les otaries vivent ici en bruyante communauté. On peut passer plusieurs heures à observer leurs comportements familiaux, les inévitables querelles de voisinage qui les agitent et à guetter le ballet furtif des chacals attirés par les déchets divers (placentas, jeunes morts-nés, reliefs de poisson) générés par la cité des otaries.
Pas un touriste ne pourrait imaginer que derrière l’image sereine de cette société hiérarchisée, se joue quotidiennement un drame à l’écart des regards indiscrets.
Avant l’arrivée des visiteurs au milieu de la matinée, le personnel de l’ « abattoir » dispose de quelques heures pour effectuer sa besogne. Armés de gourdins, les hommes en bleu étourdissent leurs victimes, les chargent pêle-mêle dans des tombereaux et acheminent leur cargaison vers la plateforme de dépeçage. Les animaux, toujours vivants à ce stade, sont alors pris en charge par une armée silencieuse d’équarrisseurs. On leur ôte la vie dans les pitoyables conditions déjà décrites, puis on débite leur carcasse en séparant les éléments commercialisables.
A 10 heures tout est fini : le terre-plein est nettoyé au jet à grande eau.



Dans des fûts charbonneux d’où s’échappent des volutes blanches, les quartiers de graisse achèvent de se liquéfier.
A la guérite, les premiers touristes s’acquittent de leur droit d’entrée. Sur les clichés qu’ils prendront aujourd’hui figureront des otaries dont l’espérance de vie est de quelques jours, quelques semaines ou quelques mois. Le massacre dure d’avril à novembre.
Les quartiers nobles de la carcasse d'une otarie sont destinés à l’alimentation humaine ; les peaux sont tannées ; les morceaux sans grande valeur marchande sont transformés en bouillie protéique pour le bétail ; et les pénis des mâles sont écoulés comme aphrodisiaques vers la Chine et les pays mitoyens.
Il serait vain de s’insurger contre le principe même de l’exploitation commerciale des otaries à fourrure d’Afrique australe. Dans l’absolu, de très nombreuses espèces ayant une valeur économique pour l’homme peuvent subir sans dommages un « écrêtage » intelligent de leurs effectifs (on sait toutefois qu’en réalité, le capital est hélas ! trop souvent entamé, par cupidité et calculs à court terme : le ratissage systématique des fonds marins constituant depuis quelque temps un exemple éloquent de notre incapacité à gérer les ressources de la planète).
Dans le cas des otaries à fourrure namibiennes, il est permis de se demander si les quotas d’abattage annuels s’inspirent d’une véritable politique de gestion ayant des fondements scientifiques irréprochables (en particulier par une prise en compte de la réalité écologique globale) ou s’ils répondent aux pressions du puissant lobby de la pêche industrielle qui reproche aux otaries une concurrence déloyale dans les prélèvements de poissons qu’elles opèrent.
Il faut aussi et surtout dénoncer les méthodes d’abattage d’un autre temps qui infligent des souffrances inacceptables à des mammifères ayant le même système nerveux que les humains, parenté oblige.

Yves Thonnérieux


 

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